Sommaire master 7555341f-f012-4e1c-b355-683ae4030b54 1750323918 False True samedi 7 septembre 2024, bibliothèque des Pâquis Imaginons que les traces animales sont une écriture : le langage de l’araignée se lit dans sa toile, celui des fourmis dans leur sillage de phéromones, les empreintes du sanglier composent une épopée... Que nous disent-ils et quelle forme pourrait prendre ce langage animal ? Et si les plantes s’y mettaient ? Un exercice de décentrement radical. Emmanuel F La symphonie du monde Transcription du discours d'inauguration de la Maison des toiles de 21 septembre 2030 Bonjour à tous et à toutes. Merci d’être venus en nombre aujourd’hui. Tout d’abord, je souhaiterais livrer quelques mots sur mon frère, Peter Arachnéa, sans qui ce lieu n’existerait pas. Et si vous êtes ici, vous le savez sûrement déjà. Mon frère était l’un des plus renommés arachnologues des deux dernières décennies. Il a dévoué sa vie à l’étude des araignées au point d’être nommé professeur émérite de plusieurs universités prestigieuses telles que l’Université de Genève ou le MIT. Il est passé à la postérité et a obtenu la reconnaissance de ses pairs suite à la publication de son fameux essai « la vie sociale des araignées, ou les secrets cachés des vrais Spider Man ». Ces recherches l’ont longtemps mené à analyser le rôle utilitariste des toiles d’araignées : tantôt un instrument de chasse, tantôt un outil de communication, tantôt un nid douillet… Mais était-ce tout ? Il était convaincu qu’il y avait autre chose et s’est lancé dans l’analyse de la structure des toiles. Quelle résistance ? Quelle vibration ? Quelle longueur ? Quelle couleur ? Quelle forme ? Sa seule découverte notable : chaque toile est unique. En gros, pas grand-chose !!! Durant ses dernières années de recherches, le comportement de mon frère changeait en profondeur. Plus il plongeait dans l'étude des toiles, plus son regard sur le monde évoluait. Son esprit s'est ouvert, vers un pacifisme religieux et une plus grande empathie pour les autres. Il s'est transformé en ardent défenseur de notre planète et des animaux, non par opportunisme, mais pour un amour sincère de ce que la nature est : simple, grande, généreuse et unique ! Il s’est petit à petit passionné pour la culture, et pour la musique en particulier. Il a commencé à jouer du piano, de la flûte, et de l’ukulélé... Enfin bref, il est devenu un homme que je qualifierai de « meilleure version de lui-même ». Toutefois, il n’a jamais été capable de reconnaître son évolution. Parfois même, il s’en agaçait. Combien de fois je l’ai entendu me dire, « Tu n’es qu’un fabulateur, Oscar !!! Regarde autour de nous, ce n’est pas moi qui change, c’est le monde qui avance à un rythme différent !!! » Je vous entends murmurer dans la salle, « Mais pourquoi raconte-t-il tout ça ? » Un peu de patience, s’il vous plaît, je vais y venir. La fascination de mon frère a grandi au fil du temps pour tisser un lien profond avec « ses précieuses toiles ». Avant son terrible accident, il a mis en œuvre un procédé unique de prélèvement et de préservation des toiles d’araignées. Lui et son équipe ont voyagé dans le monde entier pour prélever les toiles tissées par les espèces de tous les horizons de la planète. Je suis incapable de vous expliquer comment cela marche concrètement, mais imaginez une sorte d’aspirateur qui, en même temps, décolle les bords des toiles de leurs supports et, en même temps, projette de l’air à la bonne pression pour qu’elles gardent leur forme et leur structure. Ainsi, elles ne s’abiment pas, et se retrouvent enfermées et protégées dans une capsule sous vide pour l’éternité. Avant sa mort, ce sont près de deux cents mille toiles de dizaines de milliers d’espèces qui ont été collectées. Depuis, ce sont des millions. La Maison de la toile était son rêve. Malheureusement, il n’en aura jamais connu l’aboutissement. Ce lieu unique au monde rassemble toutes ses précieuses toiles dans un environnement lumineux et atmosphérique unique qui permettra de les préserver pour toujours. Aujourd’hui, j’ai l’honneur d’inaugurer ce haut lieu. Certainement l’un des patrimoines les plus importants que nous n’ayons jamais constitués. HÉRÉSIE !!! Me direz-vous. NON ! Pure vérité. À la mort de Peter, j’ai voulu comprendre ce qui l’a tant fasciné. J’ai relu toutes ses notes, son journal intime, j’ai observé les toiles encore et encore. Et figurez-vous qu’avec beaucoup de chance et la géniale équipe de mon frère, j’ai fait la découverte qui va changer notre perception de l’histoire. Nous savions que les pattes d’araignées sont équipées de poils qui leur permettent de détecter la moindre vibration. Nous savions que c’était leur outil de communication. Moi-même violoniste, j’ai fini par avoir l’intuition suivante : « Et si ce n’était pas des toiles, mais des cordes ? » Ce que nous avons découvert, c’est que chaque toile est en réalité une partition que les araignées reproduisent dans tous les coins du globe. Comme des instruments de musique, les toiles sont toutes différentes. Mais elles portent toutes le même code qui se répète invariablement. Nos appareils de laboratoires ont permis de faire vibrer les toiles et d’enregistrer les sons qu’elles produisent. Chaque toile présente des séquences qui, traduites dans nos partitions en quatre temps, donnent des millions d’heures de musique. Nous avons été surpris de retrouver sur certaines séquences des sonorités qui se rapprochent de la 5ème symphonie de Beethoven, des Quatre saisons de Vivaldi ou encore du Requiem de Mozart, et bien d’autres encore. Des œuvres symboles de paix, d’espoir, et parfois même d’amour. J’en suis aujourd’hui convaincu, ces compositeurs ont simplement été sensibles plus que nul autre aux vibrations de ce monde. Aujourd’hui, en inaugurant la Maison des toiles, je vous offre surtout un accès illimité à ce que je nomme « la symphonie du monde ». Aujourd’hui, je vous invite à ressentir les vibrations que nos précieuses amies cherchent à nous véhiculer. Et ainsi, demain, comme mon frère, vous ouvrir aux autres et à la beauté de ce monde. Merci à tous et à toutes et bonne visite ! * Pierre Romanens Des traces d’oiseaux sur la neige La photo représente des traces d’oiseaux sur la neige. Esquisse fugace de vie sur un tapis blanc. Ces empreintes pourraient appartenir à un ou deux pigeons. Elles dessinent une forme qui rappelle un hiéroglyphe, l’image d’un oiseau en plein vol. Témoignage d’un voyage, gravé au sol. Pourquoi marcher dans la neige. Pourquoi ces empreintes hésitent-elles, suspendues entre le haut et le bas de l’image ? L’oiseau cherchait-il des graines ? Supposition futile : aucune trace de nourriture ou de déjection ne vient confirmer cette hypothèse. Le pigeon est un être casanier, son territoire se limite à quelques rues. Pourtant, qui sait ? Peut-être s’agit-il d’une colombe ou d’un pigeon voyageur. Les empreintes semblent évoquer la rudesse du froid, la fatigue ou le simple besoin de dégourdir ses pattes. La neige, élément traître, dévoile une présence discrète. Elle devient le témoin silencieux, presque accusateur, d’une scène où tout est dissimulé. Comme la page blanche d’un livre, la neige raconte que quelqu’un est passé, qu’une vie existe. Perdu au milieu de nulle part, enfermé, privé d’électricité et avec ta bibliothèque épuisée, tu pourrais te lamenter. Mais non. Tu ouvres les yeux sur cet univers dissimulé par le brouillard de tes habitudes. Il t’attendait. Ce matin, il a neigé. Un désert blanc s’étend devant toi. Tu hésites à sortir, le gouvernement te l’interdit. Tu sors tout de même faire quelques pas. Tu te croyais seul, un Robinson des temps modernes, et soudain tu vois des traces. Pas des traces humaines, pas un Vendredi potentiel, non. Des petites empreintes dans la neige, celles d’un oiseau. Tu les observes, fasciné comme un chasseur débutant. Elles sont minuscules, légères, elles effleurent à peine la surface. Tu voudrais les suivre, mais elles semblent erratiques, désordonnées. L’oiseau a exploré sans logique, puis s’est envolé, sans un chant. Est-ce toi qui l’as effrayé ? Te disait-il que ce lieu n’en vaut pas la peine ? Ou était-ce la nuit qui l’a poussé à partir ? Sous ta doudoune, il ne fait pas si froid, mais lui, peut-être frissonnait-il. Savait-il que tu passerais par-là ? Voulait-il te laisser un message ? Tu sors ton appareil photo. Un large plan pour capturer la chorégraphie de son passage, des macros pour détailler ses empreintes. Peut-être reviendra-t-il. Peut-être pas. Comment le savoir ? Les oiseaux ont-ils des empreintes distinctes, comme nous ? Des postures uniques qui trahissent leur identité ? On les bague, mais peut-on baguer une empreinte ? Que venait-il faire ici ? Casser la graine, son restaurant fermé pour cause météorologique. J’ai enlevé la neige, je me suis imaginé oiseau, j’ai plié mes ailes, j’ai fait quelques pas. Un souffle léger me rappelle que je ne suis pas lui. Quel oiseau ? Quelle espèce ? Quelle ethnie ? Picasso, enfant, avait pour mission de dessiner les pattes des pigeons que peignait son père. Le savoir commence là. Je serais plus modeste que cet artiste, je ne peindrai pas les pattes mais je ferai un relevé méticuleux des traces. Je quadrillerai l’espace, mesurerai les interstices entre les pas, j’établirai une comparaison avec l’amplitude de mes pas. Puis, pour me rapprocher du souvenir du pigeon, je rétrécirai mes foulées. Je marcherai plus petit, comme pour remonter le temps. J’enfilerai mes vieilles chaussures d’adolescent, peut-être même les chaussons de mon enfance. Est-ce qu’il neigeait alors ? J’interrogerai ma mère, ou mon grand-père si je le pouvais. Je marche pieds nus, prenant soin de ne pas effacer ces empreintes qui s’effacent déjà. Si demain la neige fond, je la remplacerai par une bâche blanche. Je prendrai pinceau et peinture, et je redessinerai ce monde disparu. Je grossirai les traces. Vu du ciel, l’oiseau les reconnaîtra. Il envisagera de s’y poser. Je peindrai aussi mes pieds, et danserai. La danse de la joie, celle de ne plus être seul. L’oiseau comprendra. L’oiseau chantera. Et alors, nous entamerons une conversation.